À la sortie du tunnel, les nouvelles métastases du capitalisme.

Depuis notre confinement imposé par la crise sanitaire actuelle, nous pouvons d’ores et déjà observer comment se met en place malgré nous “un monde d’après” [1] que personne ici n’appelle vraiment de ses vœux.

Certes, cette crise suscite en son début des élans de solidarité, des réseaux d’entraide se construisent rapidement [2], et c’est formidable. On peut même dire que des discriminations sociales jusqu’alors invisibilisées se retrouvent exposées au grand jour et suscitent des prises de conscience imprévues. [3]

Mais il y a fort à parier que l’on se réveillera avec une bonne gueule de bois. Les mesures que le gouvernement actuel prépare laissent la porte ouverte à toutes les régressions sociales [4], mais là n’est pas le pire, car la crise sociale et économique déjà en cours va se trouver amplifiée dans des proportions tellement considérables que ce gouvernement se volatilisera, peut-être même avec la démocratie. La crise environnementale, dont on nous dit qu’elle est momentanément en pause [5], a de toute façon déjà dépassé le point de non retour, et il ne faut s’attendre à aucun cadeau de ce côté-là. De ce point de vue, l’émergence d’un coronavirus venant parasiter la mondialisation dérégulée [6] n’est certainement qu’une alerte préliminaire dans les démêlés de l’espèce humaine avec la finitude du monde.

Le confinement que nous subissons aujourd’hui rend en pratique quasi-obligatoire l’usage des services du capitalisme de plate-forme : Amazon et consorts sont les organisateurs d’une précarité algorithmique qui elle n’est pas à l’arrêt. Dans l’urgence, nous participons à cela au risque de porter le coup de grâce aux pratiques fragiles et plus ou moins vertueuses que nous essayions de maintenir jusque-là. Notre distanciation “sociale” (qui, d’un point de vue épidémiologique ne devrait être que physique) nous plonge soudainement dans la gratuité intéressée d’applications comme Whatsapp, Facebook, Twitch (Amazon), Discord, Skype, [7] qui sont autant d’outils de contrôle social light, doublés d’aspirateurs à données personnelles. Netflix et les services de streaming ou de jeu en réseau tireront les marrons du feu. L’homogénéisation et l’aseptisation numérique des cultures pourra monter en puissance à l’occasion de cette séquence tragique, en effaçant les dernières traces de biodiversité culturelle.

La crise exhibe au grand jour les plaies béantes de notre système de santé. Mais l’éducation publique, un autre de ces piliers de notre société lui aussi rongé par des années d’abandon néolibéral, va-t-elle se retrouver subrepticement transformée à l’issue de cette étrange période de suspens ? Pendant la crise, nous allons assister à l’entrisme des pourvoyeurs privés de compléments scolaires, qui vont se présenter comme les compléments naturels et nécessaires des solutions numériques bancales de l’éducation nationale. Les inégalités déjà criantes en temps normal vont s’accentuer terriblement, en fonction du contexte familial et des conditions de confinement. Après la crise sanitaire, on risque fort de se retrouver de fait dans une situation où l’éducation serait devenue un marché dématérialisé, une terre de conquête de la nouvelle économie.

Ce n’est donc pas à l’effondrement du capitalisme ou du productivisme auquel nous assistons en arrière fond de cette pandémie. Certes des pans entiers de l’industrie vont s’effondrer [8], pour le meilleur et pour le pire, avec des conséquences sociales terribles. Si nous n’y prenons garde, si nous ne préparons pas nous aussi « l’après », par exemple en faisant l’effort de cultiver les réseaux hors-système qui subsistent encore, nous observerons le développement exponentiel de nouvelles formes d’emprises, de contrôle social et d’extractivisme au profit d’intérêts privés, ainsi que l’appropriation poussée toujours plus loin de nos biens communs les plus précieux que sont culture, éducation, santé, sécurité.

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