Laboratoire Valentinesque du 1 au 9 mars

Laboratoire Valentinesque

du 1er au 9 Mars
Mise en scène Joachim Salinger
Avec Benoît Carré, Félicité Chaton, Mélanie Menu, Alex Michel

Animant il y a trois ans un groupe d’amateurs j’ai découvert – presque par accident – Karl Valentin. Je
fus très surpris de découvrir une oeuvre d’une richesse et d’une profondeur rare. Plus le travail
avançait avec ce groupe, plus le désir de travailler avec des acteurs et des actrices précis et proches
de moi a grandit pour finir par s’imposer comme une évidence et je sais aujourd’hui de quelle
manière je veux aborder ce travail.
Karl Valentin, artiste des cabarets munichois de l’entre-deux-guerres, est une sorte de clown lunaire.
Il construit ses numéros sur mesure pour lui, sa femme et ses acolytes. Lui tout en longueur et en
angle, affublé d’un costume trop court et d’un nez trop long ; elle, petite, ronde, énergique, est son
contrepoint et sa contradictrice parfaite. Le contraste burlesque est la base de leur union et de leur
collaboration.
C’est un vagabond, un gagne misère, un tire-au-flanc – souvent musicien, parfois ouvrier ou petit
employé – qui déploie toute son énergie à faire échouer le monde, à le rendre inopérant, inefficace.
Il réussit, en l’espace de quelques minutes, à faire vaciller le sens, la raison et le monde jusqu’à le
faire jaillir hors de ses gonds.
Immense vedette dans l’Allemagne de l’entre deux guerres, il saura incarner au coeur de cette nation
sur le point de se jeter dans le nazisme, un ilot de résistance paradoxal.
Car Valentin, apolitique en apparence, résiste à tout : à l’ordre, aux ordres, au progrès, à la logique,
au bon sens. Il pousse cette résistance au réel vertigineusement burlesque si loin qu’il arrive à rendre
le réel lui-même absurde.
C’est une sorte de Chaplin ou de Keaton, doué de parole. Il détraque la machine, l’enraille et la met
hors service. Il en révèle l’absurdité, la monstruosité, et l’inhumanité.
Il résiste au réel et le réel cède ! Et ceci est vertigineusement burlesque.
Il sera l’un des premiers auteurs à créer une métaphysique burlesque de l’absurde, du non-sens et du
néant. Il est en ce sens le précurseur ou plutôt le compagnon de route aussi bien d’Ionesco que de
Beckett ou même de Cioran.
L’écriture de Valentin est rapide, fragmentaire, morcelée. Il s’agit le plus souvent de scènes courtes, à
deux ou trois personnages. Pris individuellement, ces « sketchs » sont certes sympathiques et drôles,
mais n’ont pas un immense intérêt littéraire. Mais dès qu’on les réunit, qu’on commence à les
traverser, des structures, des thématiques des récurrences se font jour.
La situation a beau avoir l’air d’être différente, le lieu de varier, les personnages de changer de nom,
il n’en est rien ou plutôt ce n’est qu’un faux semblant. Tout fonctionne comme si avant même que
les acteurs jouent, les personnages eux-mêmes, se travestissent, et s’amusent à jouer qui à la
marchande, qui à l’employé, qui au médecin, etc…
Tels des enfants turbulents, ils changent rapidement de situation, d’environnement, sans perdre
pour autant l’un des but essentiel de ce jeu : écorner et renverser le réel et sa représentation ; rire,
jouir et s’enivrer du plaisir à le voir échouer.
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Il y a d’ailleurs un vrai plaisir à la répétition chez Valentin. On retrouve les mêmes types de scènes
transposées d’une situation à l’autre. Les mêmes schémas. Il procède parfois par boucle, n’hésitant
pas à faire en sorte que le réel se « morde ma queue » au sens propre, pour le mettre
jubilatoirement en échec.
Souvent sans vrai début ni fin, ses sketchs n’ont que très rarement de chute, et son écriture constitue
une matière dont l’artiste Valentin se sert pour composer ses spectacles.
Je veux procéder de la même manière aujourd’hui pour rentrer dans son oeuvre, en réunissant
autour de moi, une équipe de trois à quatre comédiens pour, au cours d’un premier temps de travail
de dix à douze jours, faire une « plongée en immersion » dans son oeuvre, pour s’en imprégner, pour
la brasser, sans a priori de ce que serait le résultat.
Je veux profiter de ce temps, tout à la fois pour vérifier et renforcer mes intuitions mais je souhaite
surtout prendre le temps d’être surpris, que les acteurs eux-mêmes se saisissent de cette écriture et
se l’approprie, la détournent, et trouvent des axes singuliers et donc nécessairement précieux.
Ce « Laboratoire Valentinesque » sera la première étape d’un travail et aura pour but de créer le
corps et le corpus d’une traversée à venir dans l’oeuvre de Valentin et il n’y aura donc pas de
présentation publique à la fin de cette étape.