1 – 7 février 2021 / La cale (prévoir, caler, décaler, mettre un terme) / Danse, théâtre

Exploration physique et métaphysique autour d’un objet physique : une cale et de son verbe qui lui correspond : caler.

LE PROJET :

Mise en corps et en espace d’un projet qui me travaille depuis trop longtemps et qui pourrait prendre la forme d’une conférence dansée. Cette conférence qui aurait pour objet une cale, objet médiateur, s’articule autour de notions comme le passage du mot (parole) au geste (corps), de l’immobile au mobile et de l ‘écoulement du temps et de ces arrêts (suspens possible)…tout en calages et en décalages.

Avec : Alexandre Théry

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NOTE :

Il y a très longtemps, pendant plusieurs années et jusqu’à récemment, je parlais allongé, de longues minutes, voire des mois si on met ces minutes bout à bout, à un psychanalyste assis derrière moi.  Je cherchais la sortie et souffrais de névroses communes, qui sont des sortes de boucles relativement stériles et douloureuses. Cette thérapie était aussi pour moi un travail comme un autre, une sorte de training régulier, un rendez-vous avec moi, mes mots et aussi mes émotions. Cela a duré des années. Il y eut de longues périodes de constipation faites de séances pleines de silence, de faux départs et de soupirs. Ces périodes alternaient avec d’autres beaucoup plus fluides et riches en rebondissements où je sortais chamboulé avec la sensation d’avoir évacué une partie du bouchon névrotique qui me retenait et me pétrifiait. Un jour avec mon psychanalyste on s’est dit que c’était bientôt la fin. La fin ça prend du temps, surtout après tout ce temps. J’ai travaillé sur cette fin, ça m’a pris encore un moment. Un autre jour ce fut la dernière séance, et puis la fin de la séance est arrivée : je me suis levé, nous nous sommes serré la main et je suis parti. La fin c’est pas rien.

Et donc il s’agit de cycle, de blocage, de dénouement et de finitude.

Il y a moins longtemps, mais ça remonte un peu quand même, j’étais encore en analyse et je me suis dit : tiens, et si je faisais un spectacle à partir et autour d’une cale, cet objet qui sert à caler.

Pourquoi la cale ? Parce c’est un objet réel et pas un fantasme. Parce que c’est un objet physique qui vient combler un manque, un trou. Oui il est aride et relativement abscons mais tout en étant commun il est particulièrement singulier. C’est un objet de peu de valeur, qui vient s’immiscer entre deux entités pour empêcher le mouvement ou rétablir l’aplomb d’une de ces entités. La cale souvent en bois peut être en réalité faite en n’importe quelle matière. Un morceau de papier plié avec ou non des inscriptions à l’intérieur peut faire l’affaire dans bien des cas. C’est la fonction médiatrice de la cale qui compte. C’est aussi, au passage, la métaphore physique de mon bouchon névrotique mentionné plus haut. La cale ou le bouchon ont leur nécessité, mais ils figent la situation et empêchent provisoirement la chute nécessaire à tout déplacement.

Et puis la cale est un objet au fort potentiel comique comme beaucoup d’objets qui servent à redresser la réalité. Il y a du pathétique et du vain et donc du théâtre et de la grandiloquence en puissance dans cet objet et ça, ça me met en mouvement. Bref c’est un objet un peu con, ça tombe bien, j’aime beaucoup l’idiotie.

Puisque je cale, me disais-je, voyons voir comment jouer de cet objet, le déplacer, et le travailler au corps.

J’ai donc commencé un travail d’écriture et de recherche sur et avec ma nouvelle partenaire. Caler, décaler, jouer avec les mots et faire venir le corps dans une partition métaphysique. J’ai bien voyagé avec ma cale. Un voyage, étymologique à travers le sens historico-géographique d’un mot polysémique riche de ses diverses origines possibles qui se mêlent et se contredisent parfois. Mais, tel un marin qui navigue à vue, balloté par le ressac et sans port de destination j’ai fini par sortir de ma cale, et laisser mon embarcation pour un temps, pris par d’autres voyages, d’autres destinations plus collectives et un planning bien chargé.

Un jour il y a peu de temps, nous avons collectivement été confinés pendant trois mois.

Le monde s’est arrêté un temps, mon emploi du temps aussi.  J’ai entendu l’appel évident de la cale au fond de sa crique. Je suis donc retourné à ma table pour me remettre à ma cale.

Mais le temps lui continue d’avancer et mon objet d’étude et de préoccupation s’est décalé, forcément. En plus je ne suis plus le seul à caler, nous calons collectivement grâce au confinement et de toutes façons nous finirons par caler définitivement tous ensemble assez rapidement face à la destruction de ce qui nous entoure et nous constitue : notre environnement.

  Que faire ? S’engager collectivement certainement, lutter contre la connerie et le repli aussi, être à l’écoute sensible du vivant, plus que jamais !  Je m’égare, mais pas que, ça fait aussi partie du sujet. On est d’accord, on est très inquiets, mais revenons à mes affaires.

J’ai donc fait un pas de côté. Je me suis m’y à faire des pronostics sur les temps à venir. J’ai enfilé les vêtements de l’expert et j’ai commis un certain nombre de bulletins prévisionnels où je réponds à la question qui nous taraude tous: à quoi pouvons-nous nous attendre dans les jours, les mois et les années qui viennent ?

Autant vous dire que mes bulletins (enregistrements audio) ne nous renseignent pas beaucoup sur ce qui vient mais donnent un éclairage modeste (la modestie de l’expert) sur ce qui est, et donc sera, à savoir le réel et les mots qui l’appréhendent et le projettent.

J’y vois beaucoup de répétitions, de cycles plus ou moins stables, et de percées plus ou moins saisissantes. Il y a du court, du moyen, et du long terme, et donc du temps qui passe et les mots qui s’en emparent pour en faire un discours. Un discours que je pourrais qualifier de vanité radiophonique. Vanité à entendre dans le sens frivole, et prétentieux mais aussi comme une représentation allégorique de la mort. J’aime l’aplomb et le ridicule de l’expert, j’attends toujours que ses mots me rassurent. J’aime les prévisions, elles sont à la lisière de la science et du n’importe quoi, et si pour certains le futur c’était mieux avant, je pense quant à moi que la météo est un secteur d’avenir.

Et donc plus de cale mais toujours le langage confronté au réel, toujours l’angoisse du devenir, toujours notre incapacité à voir ce qui est, mais dans la bonne humeur et la joie du présent.

Justement, il est maintenant temps d’aborder le présent, et donc mon corps qui est lui toujours avec moi.

Car c’est bien beau tout ça, tous ces mots et ce temps qui passent, mais qu’en est-il de l’espace et du corps ? Car mon projet, celui qui me fait raconter tout ça est plutôt disons chorégraphique. Je dois donc passer de la parole aux actes, et donc je dois faire taire l’expert qui est en moi et mettre la cale en mouvement. Il faut que je sorte de chez moi et que je me rende quelque part où j’aurais rendez-vous avec moi- même mais surtout avec un espace concret, des contraintes de temps et de lieu, pour faire émerger une première tentative de mise en espace et en corps.

De quoi s’agit-il aujourd’hui ?

D’abord définir un ensemble de propositions chorégraphiques entre actions concrètes et matières physiques.

Ma ligne de conduite : jouer avec le cadre du plateau, ne pas avoir peur de la narration mais ouvrir les possibles pour tendre vers l’abstraction. Amplifier l’énigme plutôt que la résoudre. Se prendre et prendre les détails très au sérieux. Le rire n’est jamais loin à moins que ce ne soit des larmes.  La matérialité est au cœur de ma démarche contrairement à ce qu’on pourrait croire après ce que je viens d’écrire.

Je serai l’interprète et l’auteur, je serai animé et inanimé.

Je suis une sorte de clown, je danse et je parle, j’ai presque 50 ans, je suis donc au beau milieu, pile entre la vie et la mort. C’est le bon moment pour réaliser des natures mortes en mouvement.

 

 

 

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